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Me voilà repartie sur ma lancée de la rentrée littéraire avec ce roman très attendu (enfin pour ma part). Cette fois c’est donc vers l’Espagne que se porte mon attention aux côtés de Javier Cercas, auteur très célèbre chez nos voisins et qui bénéficie d’une belle réputation chez nous également. Après son remarqué et polémique roman Les Soldats de Salamine, monsieur Cercas continue de creuser le sombre passé franquiste de l’Espagne tout en abordant par la même occasion la thématique du roman vrai ou de la fiction réelle chère à son cœur. Et là c’est du lourd côté scénario, son livre reprenant un fait divers qui fait froid dans le dos : Enric Marco, figure de l’antifascisme, héros de l’anti franquisme, militant anarcho-syndicaliste, fier parangon de la liberté, déporté dans un camp de concentration nazie est en réalité un….. (roulements de tambours) IMPOSTEUR tout simplement.

Ce scandale, révélé dans les années 2010 par un historien bien décidé à lever le voile sur cette mystification, a choqué l’opinion publique espagnole. Car outre le préjudice moral, se pose le problème du marché lucratif de la mémoire historique (opposé à l’Histoire, plus rationnelle) à une époque où l’Espagne a éprouvé le besoin de créer et glorifier ses nouveaux héros de la liberté et d’exorciser ses démons. Javier Cercas a longtemps hésité avant de consacrer un roman à ce personnage haut en couleur et polémique, vieil homme de 95 ans, cet homme qu’est Enric Marco. Pathétique, roublard, affable, maniant le verbe et la rhétorique comme personne, drôle et attachant, mythomane narcissique pathologique, tout cela à la fois, Enric Marco a fondé sa vie sur un immense mensonge qui prend racine dès ses premiers jours (il va jusqu’à mentir sur sa date de naissance pour lui donner une portée symbolique) et ce jusqu’à ses vieilles années en tant que président de l’Amicale des anciens du camp de Mauthausen, porte-parole des déportés d’Espagne pendant le 2nde guerre mondiale.

L’imposteur est la tentative de Javier Cercas de comprendre ou du moins d’analyser cliniquement les raisons qui ont poussé Enric Marco à mentir, en mettant au jour un à un les mécanismes de cette vaste mystification. Aux mensonges du vieillard, Cercas oppose la vérité, ou comment de militant communiste déporté en Allemagne, Marco s’avère être en réalité un travailleur espagnol volontaire parti dans une usine allemande dans le cadre de l’effort de guerre.

Fruit des rencontres entre l’auteur et son sujet, mais aussi recueil des témoignages de ceux qui l’ont côtoyé et recherches minutieuses dans les archives, ce « roman vrai » décrypte cette supercherie narcissique en prenant le partie de donner la parole à Enric Marco qui malgré le scandale et les preuves accablantes justifiera son imposture : bien qu’il n’ait pas vécu l‘horreur des camps, ce qu’il raconte se base sur une réalité historique indéniable. Il n’a fait que transmettre aux jeunes générations un témoignage que les survivants n’étaient pas en mesure de fournir, endossant ce rôle nécessaire pour éviter l’oubli. Emmuré dans le déni, Enric Marco continue de choquer.

Javier Cercas l’a avoué : tout se liguait contre lui pour l’empêcher d’écrire ce livre. Entre ceux pour qui (reprenant ainsi l’opinion de Primo Levi) expliquer et comprendre c’est commencer à pardonner et justifier (chose impensable,) et ceux qui ont prédit à Javier Cercas un attachement malsain au vieux bonhomme qu’est Enric Marco (perdant alors toute objectivité), toutes ces raisons ont rendu laborieux le travail époustouflant de compréhension et de restitution de la vérité qu’a entamé l’auteur. Et comme à chaque fois, Javier Cercas fait preuve de beaucoup de recul en nous faisant partager ses propres craintes, en tant qu’écrivain.

Et mon bilan dans tout ça ? J’ai lu L’Imposteur comme une enquête passionnante et extrêmement instructive, un « roman vrai » qui m’a éprouvée physiquement et moralement car les thèmes de la récupération de l’histoire à des fins politiques sont lourds de sens et me touchent au plus haut point. Javier Cercas a une plume efficace qui évite tous les écueils et ne tombe jamais dans la facilité ni le pathos, nous épargnant de tout jugement hâtif à coups de phrases assassines. J’ai été sidérée, malmenée, choquée, bousculée, émue par le récit de cette incroyable imposture et la mise en évidence d’un malaise prégnant, celui d’une Espagne et de manière générale d’une Europe qui ne savent plus faire le distinguo entre Histoire et mémoire, frontière trouble et ô combien dangereuse. Certains ont reproché le style froid, quasi clinique de Cercas. Moi je trouve au contraire qu’il a parfaitement réussi l’exercice de coller à la vérité tout en maintenant un style littéraire fluide et accessible.

L’Imposteur est un livre intelligent, qui bouscule et fait sens. C’est un livre qui invite à approfondir le débat autour de la récupération de l’Histoire qui sont des thèmes tellement actuels. Je le conseille vivement.

L’imposteur de Javier Cercas, Editions Actes Sud

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