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Quand je vous disais que le mois d’avril est un mois merveilleux. Après le sublime Bilqiss, voici un autre portrait de femme tout aussi poignant et d’une sensibilité incroyable. Cette fois, nous quittons le continent asiatique pour Essaouira au début des années 60. Pauline Dubuisson est venue trouver la paix de l’âme et le repos qui lui ont fait si cruellement défaut pendant des années. Et pour cause, elle a purgé une peine de 7 ans à la Petite Roquette, la tristement célèbre prison pour femmes de Paris. Mais qu’a-t-elle donc fait pour connaître un tel sort ? Pauline Dubuisson, ça ne vous dit vraiment rien ? Pourtant elle défraya la chronique avec le meurtre de son ancien petit ami, Felix, et a même inspiré le film de Clouzot, La vérité, avec Brigitte Bardot dans son rôle.

Figurez-vous que cette étudiante en médecine, issue d’une bonne famille protestante de province, sous le coup d’une émotion intense à dézingué son ex-jules. Vous savez pourquoi : parce qu’il l’avait rejetée (un brin excessif certes). Ce fut une des rares femmes contre qui le ministère public réclama la peine de mort et qui sut se mettre à dos une majeure partie de l’opinion parce que jugée froide, distante et calculatrice. Et pas de bol pour elle, Pauline a comme qui dirait fricoté avec un médecin-chef allemand pendant l’Occupation alors qu’elle était assistante infirmière à Lille. Tondue, humiliée et même violée par ces résistants de la dernière heure dans le cadre d’une épuration non officielle qui fit beaucoup de ravages, notre héroïne a déjà bien souffert quand elle rencontre Felix quelques années plus tard. L’amour lui tend les bras ; enfin le destin se meut en quelque chose de beau et d’insouciant. Mais la désillusion tombe : quand Felix apprend son passé, il la quitte, la répudie comme une chose infâme, comme la pute à Boches qu’elle devient à ses yeux. Le choc est trop dur pour la fragile Pauline qui commettra l’irréparable.

Jean Luc Seigle s’attache peu à l’épisode du meurtre de Felix : cette histoire connue et rebattue a déjà donné lieu à tant de déclinaisons. Ce que j’ai profondément aimé dans ce roman est qu’il donne la parole à Pauline et sans excuser son acte, nous permet de mieux comprendre et cerner ce qui a conduit cette jeune femme brillante à se sacrifier. Comment son besoin d’amour l’a très tôt conduite à rechercher le réconfort dans les bras des hommes, comment le regard de son père bien aimé a toujours guidé ses choix : réussir pour lui, pour le rendre fier et ainsi faire oublier la mort de ses 2 frères morts au combat. Loin d’être la garce insensible et obscène qui fut longtemps décrite, Pauline fut avant tout victime de ses passions, un être trop jeune pour souffrir sacrifiée par l’Histoire, la société. Une âme blessée, captive, rejetée à nouveau par Felix et dont les plus belles années furent passées à l’ombre, avec pour seul compagnon un roman de Dostoïevski.

J’ai souffert avec Pauline, ô oui. Impossible de ne pas éprouver de l’empathie pour elle (à moins d’être un monstre d’insensibilité, ce que je suis pas). J’ai lu sa longue confession la gorgé nouée, avec le sentiment de côtoyer une femme qui fut dès le départ condamnée à ne jamais connaître le bonheur. On peut véritablement parler d’un destin terrible et tragique digne du théâtre antique qui m’a émue aux larmes. Merci monsieur Seigle, c’est ce que j’aime tant dans la littérature. Merci de m’offrir de telles émotions, vidée mais riche d’une nouvelle compagne de vie, cette Pauline Dubuisson qui figure désormais dans mon panthéon personnel.

Je vous écris dans le noir de Jean -Luc Seigle, J’ai Lu

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