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Mélangez Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre et saupoudrez d'un zeste d’A l’est rien de nouveau de Maria Remarque et hop vous obtiendrez ce roman de la rentrée 2016. La danse des vivants c’est toute l’absurdité de la guerre de 14/18, de la guerre en général, la bêtise humaine promue au rang de religion d’état, l’immonde cloaque des nationalismes exacerbés, joujou d’une poignée d’ignobles ergoteurs pétris de suffisance, attirés par la gloriole et qui n’hésitent pas à manipuler, mentir, envoyer à l’échafaud des millions d’hommes aveuglés, chair à canon interchangeable.

La danse des vivants c’est un homme, Charles, qui ne sait plus rien de ce qu’il fut : les obus ont eu raison de nombreux camarades mais aussi de sa mémoire. Seule certitude : ce jeune homme parle l’allemand comme s’il était né dans un village bavarois et bénéficie d’une solide éducation. Un érudit ? Sans doute. Pourtant c‘est bien l’uniforme français qu’il porte, un poilu donc. Les électrochocs du brave docteur Gustave Roussy (et oui le père de l’oncologie qui plus jeune aimait bien envoyer du jus sur de pauvres dépressifs, histoire de leur redonner du « peps ») n’ont rien pu faire : mémoire sold out. Et quand on découvre enfin qui il est, son père, Alfred Hirscheim, illustre banquier de son état, nie l’avoir reconnu. Vous savez, un fils qui n’est pas vraiment le vôtre mais le fruit de l’amour entre sa femme et un officier allemand, ça fait désordre. Si on peut s’en débarrasser ni vu ni connu, c’est quand même bien mieux.

A qui incombe alors le sort de notre pauvre soldat, ce Charles Hirscheim ? A la patrie pardi ! Car il possède un trésor inestimable notre p’tit bonhomme : sa maîtrise de l’allemand qui le ferait passer pour un brave soldat du kaiser. Pourquoi ne pas s’en servir et l’envoyer en tant qu’espion en Allemagne ? Mais quelle bonne idée ! Allez Charles, roule ma poule !

En soldat allemand évadé tu te feras passer. En officier allemand patriote, tu rejoindras les rangs des freikorps qui refusent la défaite et continuent de se battre du côté des états baltes pour conquérir de l’espace vital. Ton but : prouver que l’Allemagne prépare en sous-main la revanche et n’accepte qu’en surface les conditions innommables imposées par le traité de Versailles, notamment celle de n’avoir que 100 000 militaires, une honte pour une nation de soldats ! L’objectif avoué : justifier la politique de fer de la France vis-à-vis de l’Allemagne, bien décidée à la vider de toute substance.

Et voilà notre brave héros à la mémoire vacillante balloté dans l’Allemagne d’après-guerre qui souffre : misère sociale, pays acculé, chômage, mendicité, gueules cassées et traumatismes, soldats démobilisés qui n’ont droit à rien et ont tout sacrifié, une Allemagne désormais démocratique qui oscille entre tentations nationalistes et spartakistes, à peine vaincue et à qui on (la France notamment) refuse le redressement.

Un personnage attachant au service de l’Histoire, Charles Hirscheim/Gustav Lerner nous entraîne dans les bas-fonds de la politique d’après-guerre, dans l’antre des cabinets ministériels qui portent en partie la responsabilité de la montée du nazisme dans les années 30. Si l’histoire en soi n’a rien d’extraordinaire, le climat de l’époque, de cette Allemagne de Weimar, de ces politiques de cabinets affairistes liés aux militaires, est extrêmement bien dépeint. Un roman intelligent qui fait du bien et fait ouvrir les yeux sur la période loin d'être si glorieuse de la victoire franco-anglaise. Pas si courant.

La danse des vivants d’Antoine Rault, Albin Michel

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