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Alors que seulement une semaine s’est écoulée depuis la victoire de Trump, j’ai éprouvé le besoin de me plonger à corps perdu dans un roman américain. Peut-être l’envie de comprendre le pourquoi du comment, de sonder l’âme américaine qui nous semble à nous, Européens, parfois trop complexe à appréhender. Et le hasard faisant bien les choses, je m’étais récemment offert un des derniers romans de la grande Joyce Carol Oates, Carthage. Et comme un fait exprès, ce roman nous y parle de la guerre, celle d’Irak plus précisément et le traumatisme qu’elle a engendré à la fois sur ces soldats partis vaillamment défendre une certaine idée de la liberté, porte-étendards d’une démocratie chrétienne, croisade post-moderne menée à des fins non moins économico-stratégiques et sur ceux restés au pays. Et qui mieux que cette grande dame de la littérature américaine pour dénoncer avec un art consommé, cette imposture et le désespoir d’une société américaine moribonde. Dieu que j’ai aimé ce roman ! Pour tout dire, j’ai dévoré avidement plus de 600 pages le temps d’un week-end, entraînée malgré moi dans ce pays divisée, berné, à la fois libertaire et conservateur, ouvert sur l’autre et pour autant, chien enragé prêt à défendre son modèle, son système de valeurs, persuadé qu’il n’y en a pas de meilleur.

Joyce Carol Oates nous raconte cette société post 11 septembre par le prisme d’une ville, Carthage, bourgade moyenne de l’état de New-York. Zeno Mayfield, ancien maire de la ville, cherche désespérément sa fille, Cressida, 19 ans, qui n’a toujours pas reparu depuis la veille au soir. Tout Carthage est sollicité pour retrouver cette jeune femme, pourtant peu appréciée, petit bout de femme-adulte à qui on donnerait à peine 12 ans, que d’autres diraient moche, mais dotée d’une intelligence remarquable qui vire à l’effronterie. Quand on est moche, reste le verbe, acerbe, le jugement trop rapidement porté sur cette communauté de pequenauds qui n’y comprennent rien. Jusqu’au prénom, Cressida, acre, dérageant, déroutant. Le dernier à l’avoir vue en vie serait Brett Kincaid… Ah ce brave Brett, héros d’Irak, purple heart comme seule récompense, blessé au combat, rapatrié, rendu aux siens mais dans quel état n’étant plus rien du beau jeune homme parti la fleur au fusil défendre la démocratie. Un être blessé, bête repliée sur elle-même, homme défiguré, handicapé, adieu avenir radieux auprès de la belle et douce Juliet, la fille ainée des Mayfield, la sœur aînée de Cressida. Deux sœurs radicalement différentes d’ailleurs, que tout oppose.

Pourquoi Cressida a-t-elle été à la rencontre de Brett seulement une semaine après qu’il aie rompu ses fiançailles avec Juliet ? Que s’est-il passé ce fameux soir dans la réserve naturelle des Adirondacks qui est toute proche ? Sans corps, difficile d’accuser et pourtant l’ancien soldat avoue le meurtre. En filigrane ces interrogations : Brett est-il une victime innocente d’un système qui envoie à l’abattoir sa jeunesse à des fins économiques, exaltant avec perfidie la fibre patriotique ? Cressida n’est-elle pas un peu responsable de son malheur, à force de vouloir se démarquer des autres par un ton et une posture qui dérangent la morale bien pensante ?

Carthage est une saisissante radiographie d’une Amérique malade. Que de thèmes brassés, ça virevolte dans tous les sens : guerre, sentiment patriotique, culpabilité, rédemption, famille, peine de mort. Whaouh, quelle maitrise, quelle fougue madame Oates !  Je suis restée suspendue aux lèvres de ce grand écrivain, qui manie le verbe avec tant de panache, fascinée par son regard sans complaisance mais jamais accusateur ou moralisateur. 600 pages auprès de Cressida qu’on a envie de détester, de Brett qu’on aurait envie de pardonner, de Zeno, le père qu’on aurait envie de réconforter. Mais rien n’est jamais aussi simple dans la vie. Telle est la morale de cette brillante histoire.

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