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Ils sont trois sur cette route de campagne. Trois amis unis par une passion, celle qui ravage tout sur son passage, celle qui justifie tout : se lever à quatre heures de matin en plein hiver la gueule enfarinée et le ventre vide, avaler des kilomètres sans penser à rien d’autre qu’à elle, désespérer d’être au plus vite à ses côtés, la trouver et entrer en elle comme on retourne au foyer, se laisser porter par sa force destructrice, ne penser à rien d’autre, l’accompagner un peu même si on est rien, un grain de sable dans l’infini, une marionnette, un pantin ridiculement périssable, si escamotable que ça en devient risible. Mais une fois à ses côtés, quelle jouissance, quel shoot d’adrénaline, tout apparaît si pur, si beau, si intense. Elle est tout. La vague. C’est pour elle, pour la liberté qu’elle procure quand on la dompte, que ces trois loustics, ces nouveaux hommes, si sûrs de leurs corps, si fiers, jeunes adultes au début de leur vie, indomptables et arrogants, attachants dans leur égoïsme enfiévré, c’est pour cet instant divin, qu’ils sont là. Le surf c’est toute leur vie et oui ça vous emmerde, tant mieux, vous n’y comprenez rien. Une minute de pur bonheur et à la fin, le drame. Se lever si tôt a ses limites. Sommeil au volant, une fraction de seconde et tout bascule. Simon Limbres ne s’en sortira pas. Il est là sans être là, corps d’Adonis, superbe de vitalité, gangue trompeuse qui cache un cerveau mort, une âme depuis longtemps envolée. Son cœur, cet organe symbolique tant adulé, même s’il bat, n’offre aucune échappatoire. Simon lévite dans cet entre-deux, dans ce coma, ces quatre lettres qui balaient tout espoir sur leur passage. Marianne et Sean, ses parents, ne s’y trompent pas. Leur fils est déjà parti, ce n’est qu’une question de temps avant de le débrancher. Face à l’insoutenable, il est pourtant possible d’espérer. Ce cœur qui bat encore, qui remplit ses fonctions premières, servira à quelqu’un. Pleurons dignement les morts et réparons les vivants.

Face à l’incompréhension des parents, il faut expliquer. Expliquer que d’autres peuvent vivre grâce à un don qui n’en est pas un, douce ironie qui veut que sans refus clairement exprimé de la part du mort, le don d’organes est obligatoire, mais passons, là n’est pas la question. Il faut expliquer aux parents que leur fils vivra à travers tous les autres, fragments de lui-même disséminés aux quatre coins de la France, qui un cœur à Paris, qui un rein à Strasbourg. Faire accepter de la manière la plus détachée, la plus cliniquement détaillée, le processus de prélèvement d‘organes. Dure tâche que celle du personnel soignant. Rassurer aussi : la sacralité du corps sera respectée, non le corps de Simon ne sera pas un marché aux organes, ou tout du moins, essaiera-t-on de ne pas trop en donner l’impression. Et les vivants, ceux qu’il faut réparer, comment leur faire oublier qu’il aura fallu une mort pour qu’il vive, processus bizarre qui veut qu’une vie dépende d’une mort. Comment les amener à supporter le fardeau d’avoir dorénavant une part d’un autre en soi ?

Est-il besoin de vous dire que j’ai aimé ce livre ? D’ailleurs, est-ce si important de l’avoir aimé ou pas ? Car cela reviendrait à aimer ou ne pas aimer le don d’organes non ? Je ne sais pas, je suis perdue et j’écris ces lignes à chaud, seulement quelques heures après avoir refermé le roman. Maylis de Kerangal rend hommage à tous, ces hommes et ces femmes dévoués, fatigués, souvent maladroits, qui chaque jour sauvent des vies grâce au don d’organes. Décrit minutieusement ce processus, ces quelques heures pendant lesquelles tout se joue : de la mort à la greffe, seulement une dizaine d’heures et encore. Décortique cliniquement chaque étape, les mots alambiqués pour dire l’indescriptible. Nous conte le désarroi des autres, les vivants, ceux qui restent et doivent accepter la perte, perte d’autant plus difficile à tolérer qu’on retire une partie de l’être aimé, à qui on fait subir un dernier outrage pour en sauver d’autres, acte sacrificiel d’amour. Et les receveurs, qui n’ont rien demandé mais attendent tant, à qui on offre une seconde chance mais la regrettent parfois amèrement.

Je ne sais pas comment finir cette chronique. Vous dire que le don d’organes est essentiel ? Acquiescer sur le dilemme moral d’un tel acte ? Je vais donc me taire. Je crois que tout est dit.

 

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