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S'affranchir de la rue, cette gorgone malfaisante qui transforme tout ce ce qui existe de bon en quelque chose de sale et de cruel, tel est l'objectif ultime de Lutie Johnson. Cette mère-courage qui élève seule son charmant bambin, Bub, s'est donnée pour mission de quitter ce Harlem honni, purgatoire tout autant qu'Enfer, théâtre de tous les damnés et les laissés pour compte que renferme la Big Pomme. Il n'y a rien à tirer de bon ou de louable de la rue, qui fait des hommes des fainéants sans but, entichés de luxure et d'alcool, des femmes, des esclaves résignées et fanées avant même d'y avoir même pensé, et des enfants abandonnés à leur sort, des futurs voyous en sursis, ce n'est qu'une question de temps.

 

Impossible de laisser arriver l'inéluctable pour Lutie Johnson. En ce Harlem des années 40, gangrené par la misère sociale et affective, il lui faudra lutter. Pour offrir une vie décente à son trésor, son fils chéri, l'empêcher de perdre son innocence afin de devenir quelqu'un d'autre qu'un paumé parmi les autres qui longent les rues tels des zombies, elle se battra contre son destin de femme noire, séparée d'un mari fainéant qui l'a trompée. Mission quasi impossible me direz-vous et vous avez raison. Car la rue lui oppose tous les obstacles les plus tordus, femme fragile suscitant la convoitise et la concupiscence des hommes mal intentionnés, la jalousie des femmes, noires comme blanches qui voient d'un mauvais œil tant de beauté et de volupté, le racisme ordinaire qui réduit les afro-américains à des postes subalternes, sans espoir d'ascension sociale.

 

Terriblement d’actualité, ce roman écrit par Ann Petry (auteur afro-américaine) publié en 1946, n'a pas pris une ride. Best-seller, le roman est republié par les éditions Belfond dans le cadre de la collection Vintage, qui réhabilite des romans tombés injustement dans l'oubli. C'est une très bonne initiative et je suis ravie d'avoir découvert La rue et Ann Petry.

 

Derrière le combat de la brave Lutie Johnson qui tente coûte que coûte de garder sa dignité, c'est aussi celui de celles et ceux à qui on ne donne jamais la parole. Ceux que la rue a résignés, ceux que la rue a endurcis et rendus médiocres de petitesse, ceux qui tentent de s'en sortir dans ce maelstrom de misère. Pas de gentils ni de mauvais, juste des pauvres bougres frappés par le déterminisme culturel et racial. Lutie et les autres personnages de ce roman social, sont autant de laissés pour compte, attachants à leur manière, révoltants également.

 

Je remercie Babelio et les éditions Belfond de m'avoir permis de découvrir cet auteur talentueux, grande dame des lettres afro-américaines, qui je l'espère, retrouvera tout le succès qu'elle mérite.

 

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