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Rares sont les romans qui me bouleversent, font sens et résonnent en moi. Pourtant, l'histoire de Naïma, notre narratrice, petite-fille de Harkis, n'a rien en commun avec mon héritage familial : je suis petite-fille et fille de pieds-noirs d'Algérie, ma famille n'a pas « trahi » un idéal d'indépendance, le destin d'une nation en devenir. Ma famille ne subit pas l'opprobre de tout un peuple, menacée de mort, méprisée, honnie par l'histoire. Ma famille n'a et ne sera jamais perçue comme traître à son pays. Je ne subis pas le poids d'une dette familiale honteuse, avec ancré en moi, ce sentiment de culpabilité, cette envie de découvrir le fin mot de l'histoire, courbant l'échine alors que je ne suis en rien responsable des choix de mes aînés.

 

Naïma, jeune femme indépendante, sure d'elle, libre d'être qui elle souhaite en cette France des années 2000, archétype de l'enfant de la 3e génération d'immigrés parfaitement intégrée, reste malgré elle hantée par le déterminisme social et culturel d'où elle vient : une petite-fille d'immigrés parqués dans des camps du sud de la France alors que la très jeune Algérie célébrait sa liberté recouvrée dans la joie et le sang des règlements de compte : jugeons les traîtres !

Ali, son grand-père, son épouse et leurs enfants, dont Hamid, le père de Naïma, doivent plier bagage et tout abandonner : la terre, sacrée, le statut social, la famille, les amis. Époque révolue qui voit Ali et sa famille parqués comme des bêtes dans les camps de transit avant de finir leurs jours dans une banlieue dortoir de l'Orne, en Normandie. Triste contraste entre une opulence terrienne d'antan et la vie à l'usine parmi les autres exilés.

 

La France qu'on a aidée, accueille si bien ses ouailles : au turbin pour la majorité et l'espoir d'un avenir un peu plus glorieux (quoique) pour les générations à venir, merci l'école républicaine. Hamid, l'aîné, sera quelqu'un ; il s'en est fait la promesse. Exit la cité-dortoir, l'odeur du couscous et la communauté soudée dans la misère sociale. En épousant Clarisse, la bourguignonne, Hamid concrétise ce doux rêve de devenir autre qu'un fils de Harkis. Muré dans le silence d'un passé trop coûteux, il taira son histoire à ses enfants dont Naïma qui se cherche et entame une quête familiale à l'amertume omniprésente. Mais que faire, vers qui se tourner quand personne ne souhaite parler ?

 

Alice Zeniter m'a embarquée dans cette épopée tragique avec un tel panache, une magie des mots auxquels je suis restée suspendue. J'ai lu en apnée cette quête des origines dont on ne peut sortir indemne. C'est beau tout simplement ; ce roman porte la tragédie du sublime, ce livre est une perle qui m'a transportée vers toute une palette d'émotions. C'est fou comme je me suis sentie proche de Naïma, de Yema, la grand-mère qui me rappelle un peu la mienne, de cette famille dont la seule envie est de taire le passé et avancer. Et un talent fou que celui d'Alice Zeniter que je découvre (déjà trop tard). La rentrée littéraire, oui on la snobe, souvent, moi la première. Mais 2017 restera un cru d'exception grâce à l'Art de perdre, point d'interrogation d'une dureté sans nom qui prendra tout son sens, vous verrez.

 

 

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