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Une Desperate Housewife iranienne dans les années 60 (sans la libido débridée ni l’hystérie collective ni les vilains secrets) ça vous tente ? C’est ce que propose Zoya Pirzad avec son très beau roman C’est moi qui éteins les lumières.

C’est moi qui éteins les lumières est une des rares phrases échangées entre Clarisse, notre héroïne, et son époux qui la délaisse et au fond ne sait rien d’elle. Clarisse appartient à la minorité des Arméniens d’Iran, minorité protégée et intégrée au sein de l’appareil économique. Le mari de Clarisse est ingénieur au sein d’une centrale électrique qui protège ses salariés en les « parquant » dans une sorte de ghetto pour familles privilégiées.

Zoya Pirzad nous fait entrer dans le quotidien de cette femme, l’anti-héroïne par excellence, dont la vie est inlassablement rythmée par les impératifs qui lui incombent en tant que femme au foyer, consacrant toute son énergie à son mari, ses enfants (des jumelles malicieuses et un fils préado), à une mère et une sœur omniprésentes. Au fil des pages, l’auteure nous fait prendre conscience que quelque chose ne va pas dans cet univers parfaitement cloisonné et policé. L’arrivée d’une autre famille arménienne, parée d’une aura de mystère liée à un passé prestigieux et enrichissant, lui ouvre un horizon de possibles que Clarisse n’avait jamais entre-aperçu ni espéré jusque-là. A partir de cette rencontre, la façade respectable de Clarisse se fissure.

Le roman est le récit de la prise de conscience d’un étouffement, de l’inanité d’une vie consacrée et « sacrifiée » aux autres. Si vous attendiez de l’action, alors abstenez-vous de vous plonger dans C’est moi qui éteins les lumières. Le livre est à l’image de Clarisse, tout en retenue et pudeur. C’est un livre qui se savoure et s’apprécie lentement, laissant le lecteur en proie avec son propre quotidien à chaque fin de chapitre. C’est un récit qui invite indéniablement à la réflexion. Le roman est un très beau portrait de femme au bord du précipice mais toujours retenue par un fil invisible, dont on comprend qu’il s’agit de la peur de l’inconnu et le devoir familial. Pas d’étalage de sentiments violents ; ce n’est en rien un portrait hystérique à la Almodovar, comme je le notais en préambule. Zoya Pirzad trace ce portrait par touche discrète et diaphane, distillant les émotions page par pages avec subtilité.

C’est moi qui éteins les lumières est un livre qui m’a bouleversée par l’universalité de son sujet, par l’émotion continue et contenue qu’il offre au lecteur. Clarisse m’a touchée au plus haut point, me faisant tout à la fois compatir vis-à-vis de son désarroi mais aussi vibrer et espérer avec elle cet ailleurs tant convoité. Je recommande chaudement ce petit bijou littéraire d’une profonde empathie et d’une indicible sincérité.

C'est moi qui éteins les lumières de Zoya Pirzad, Editions Zulma

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